Le trading en une phrase
Tu as déjà acheté quelque chose et l'as revendu plus cher ? Un téléphone d'occasion, une place de concert, une paire de baskets. Alors tu connais déjà le principe. Le trading n'est rien d'autre, à ceci près qu'on échange des instruments financiers au lieu d'objets, et que le marché reste ouvert à des millions de personnes en même temps.
La définition complète tient en une ligne : trader, c'est acheter et vendre un instrument financier pour profiter de la variation de son prix. Rien là-dedans ne parle de durée, et c'est volontaire. Une position peut vivre quarante secondes ou quatre mois sans changer de nature.
La différence avec l'investissement n'est pas une question de sérieux, c'est une question de source du gain. Un investisseur achète un actif pour ce que l'actif produit : un dividende, un loyer, un coupon, la croissance d'une entreprise sur dix ans. Un trader achète pour l'écart entre deux prix. Les deux démarches sont légitimes, elles ne se pilotent simplement pas avec les mêmes outils ni sur les mêmes horizons, et les confondre produit des portefeuilles qui n'obéissent à aucune des deux logiques.
Trois choses distinguent tout de même ce marché de la revente d'un téléphone. Le prix y est public et continu, refait à chaque transaction. Tu peux sortir à la seconde, ce qu'un vendeur de téléphone ne peut pas. Enfin tu ne rencontres jamais la personne en face, ce qui a une conséquence qu'il vaut mieux regarder tout de suite : chaque fois que tu achètes, quelqu'un vend au même instant, au même prix, et il est exactement aussi convaincu que toi.
Cette dernière idée porte tout le reste. Un prix n'est pas une vérité, c'est le point où l'offre et la demande se sont mises d'accord à l'instant précédent. Il n'a aucune obligation d'aller là où ton analyse voudrait qu'il aille.
Les deux façons de gagner
Il existe deux façons de gagner de l'argent sur un marché, et la seconde surprend toujours ceux qui débutent.
La première est évidente. Tu achètes à un prix, tu revends plus haut, tu gardes la différence. On dit alors que tu es acheteur, ou que tu es long. C'est ce que tout le monde a en tête quand on parle des marchés.
La seconde marche à l'envers. Tu vends d'abord, puis tu rachètes plus tard, moins cher. L'opération paraît impossible, puisqu'on ne vend pas ce qu'on ne possède pas. En pratique, l'instrument est emprunté le temps de l'opération, vendu au prix fort, racheté au prix bas, rendu à son propriétaire, et l'écart te reste. C'est ce qu'on appelle vendre à découvert, ou être vendeur, ou être short.
Sur beaucoup d'instruments modernes, cet emprunt est invisible : ton courtier s'occupe de tout et « vendre » est un bouton posé à côté de « acheter ». Le mécanisme n'a pas disparu pour autant, il a seulement été rangé hors de ta vue, et il se paie quelque part, dans un coût de prêt de titres ou dans le swap de ta position.
⚠️ Les deux sens ne sont pas symétriques, et la figure ci-dessous le montre mieux qu'un paragraphe. Quand tu achètes, ta perte maximale est connue d'avance : un prix ne descend pas sous zéro, donc tu ne peux pas perdre plus que ce que tu as engagé. Quand tu vends à découvert, il n'existe aucun plafond au-dessus de toi. Perdre davantage que la mise est arithmétiquement possible, ce qui rend le stop et la taille de position encore moins facultatifs que d'habitude.
Vendre à découvert n'a par ailleurs rien d'immoral ni d'exotique. Un producteur de blé qui vend sa récolte à terme avant de l'avoir moissonnée fait exactement cela, et il le fait pour dormir tranquille, pas pour spéculer.
Ce que tu détiens vraiment
Ouvrir une position, ce n'est pas « acheter du marché ». C'est passer un accord avec une contrepartie sur l'évolution d'un prix. Selon l'instrument, cet accord porte un nom différent, et la différence n'est pas cosmétique : elle décide de ce que tu possèdes et de qui te doit quoi le jour où tu as raison.
Quand tu achètes une action, tu détiens une fraction d'une société. Le titre est inscrit à ton nom chez un dépositaire, il survit à la disparition de ton intermédiaire, et personne ne peut te le retirer parce que le prix a baissé. Tu obtiens en prime des droits qui n'ont rien à voir avec le graphique : une voix en assemblée générale, une part des dividendes s'il en tombe.
Quand tu prends une position sur un CFD, un contrat sur la différence, ou sur une paire de devises au comptant, tu ne détiens rien. Tu as un contrat avec ton courtier, qui te versera la différence de prix, ou te la réclamera. C'est légal, c'est répandu, et cela implique que la solidité de cet établissement fait partie de ton risque au même titre que la justesse de ton analyse.
Un contrat à terme est encore autre chose : un engagement standardisé, négocié sur un marché organisé, avec une chambre de compensation qui s'interpose entre l'acheteur et le vendeur. Personne n'est la contrepartie de personne, ce qui règle le problème précédent, au prix d'un dépôt de garantie appelé et réajusté chaque jour, parfois plusieurs fois par jour.
L'exercice tient en cinq minutes et se fait ce soir : ouvre le relevé de ton compte et cherche comment ta position y est nommée. « Contrat sur la différence », « position au comptant », « contrat à terme échéance mars ». Le nom juridique dit tout. S'il n'apparaît nulle part, c'est déjà une information sur l'intermédiaire que tu as choisi.
La question qui trie tous les produits
Devant n'importe quel instrument, pose-toi celle-ci, et exige une réponse en une phrase : qui me paie si j'ai raison, et que se passe-t-il si cette personne fait défaut ?
Elle classe les produits bien mieux qu'un tableau de performances, parce qu'elle porte sur ce qui reste vrai quand le marché va mal, c'est-à-dire au moment précis où les tableaux ne servent plus à rien. Un produit dont la réponse est floue n'est pas un produit compliqué, c'est un produit que tu ne dois pas prendre tant que la réponse reste floue.
Une seconde question complète la première : que se passe-t-il si je ne peux plus vendre ? Sur un instrument très échangé, la question ne se pose pas. Sur un produit exotique, un jeton confidentiel ou l'action d'une très petite société, il arrive qu'il n'y ait personne en face au moment où tu veux sortir. Ta position vaut alors ce que quelqu'un accepte d'en donner, et ce prix peut se situer très loin du dernier affiché.
Une troisième, plus rarement posée, mérite sa place : qui fabrique le prix que je vois ? Sur un marché organisé, c'est le carnet central, et tout le monde regarde le même. Chez un intermédiaire qui est sa propre contrepartie, c'est lui, à partir des flux que ses fournisseurs lui envoient. Les deux situations existent, elles sont encadrées, elles ne se pilotent simplement pas de la même façon.
Écris tes réponses. Trois lignes par instrument, rédigées une fois pour toutes, valent mieux que trois heures de comparatifs : elles se relisent le jour où le marché devient désagréable, et c'est le seul jour où la question compte vraiment.
Les quatre familles de marchés
Les actions sont des parts d'entreprises, échangées sur des places qui ouvrent et ferment à heure fixe. Le carnet est central, le volume affiché est un volume réellement échangé, et le prix réagit à des choses concrètes : des résultats trimestriels, une acquisition, un changement de direction. La contrepartie de cette clarté est l'horaire. Une place cotée environ trente-cinq heures par semaine passe tout le reste du temps fermée, pendant que l'actualité, elle, continue.
Le marché des changes échange une monnaie contre une autre, toujours par paires. On n'y achète jamais une devise seule : on achète l'une en vendant l'autre, ce qui explique qu'un cours puisse monter parce que la seconde faiblit, sans que la première ait bougé. Il n'existe pas de carnet central, chaque intermédiaire construit son prix à partir de ses propres fournisseurs, et le marché tourne en continu du dimanche soir au vendredi soir.
Les matières premières se négocient surtout par contrats à terme, adossés à une livraison physique que presque personne ne prend. Cette origine laisse deux traces qu'il faut connaître. La saisonnalité d'abord : le gaz, le blé et le café ne traversent pas la même année. Le roulement ensuite : chaque contrat a une échéance, rester positionné oblige à passer sur l'échéance suivante, à un prix qui n'est pas le même. On parle de report quand l'échéance lointaine cote plus cher que la proche, de déport dans le cas inverse, et cet écart se paie ou se gagne à chaque roulement, en dehors de toute variation du prix.
Les crypto-actifs, enfin, s'échangent sans interruption, week-end compris, sur des plateformes qui ne se coordonnent pas entre elles. Deux conséquences pratiques : il n'y a pas d'ouverture, donc pas de trou de cotation le lundi matin, mais il n'y a pas non plus de moment où le marché te laisse tranquille. La question de la garde des avoirs s'y ajoute, et elle est du même ordre que celle de la section précédente.
Ce qui sépare vraiment ces quatre familles n'est ni leur réputation ni leur volatilité supposée, c'est le nombre d'heures pendant lesquelles ta position vit sans que tu puisses agir dessus. La figure met ce chiffre à plat, et il suffit à expliquer pourquoi un même stop ne protège pas de la même manière d'un marché à l'autre : un ordre ne s'exécute pas dans une salle fermée.
Qui participe, et pourquoi la taille prime sur l'intention
Le marché n'est pas peuplé que de gens comme toi. Savoir qui y participe, et surtout sous quelles contraintes, explique une bonne part de ce que fait le prix.
Les particuliers forment le groupe le plus nombreux en têtes et le plus petit en volume. Ils entrent et sortent quand ils veulent, sans rendre de comptes, sans mandat à respecter, sans obligation d'être investis. C'est un avantage réel, et c'est le seul de toute la liste que personne ne peut leur reprendre.
Les investisseurs de long terme, fonds de pension et gérants d'actifs, achètent pour des années. Une bougie de cinq minutes ne les concerne pas, mais quand ils rééquilibrent un portefeuille, le volume qu'ils déplacent se voit. Les banques traitent en continu, souvent pour le compte de clients, et une partie de leur activité n'est même pas directionnelle : elles couvrent des expositions, ce qui produit des ordres qu'aucune analyse de tendance n'explique. Les fonds spéculatifs prennent des positions importantes, avec des stratégies variées, parfois dans les deux sens en même temps.
Les teneurs de marché méritent leur propre paragraphe. Ils affichent en permanence un prix à l'achat et un prix à la vente, et ne cherchent pas à deviner la direction : ils gagnent l'écart entre les deux, des milliers de fois par jour. L'économiste Harold Demsetz a donné à cet écart son nom exact dès 1968, dans The Cost of Transacting : le spread est le prix de l'immédiateté. Tu ne paies pas un droit d'entrée, tu paies le service de pouvoir acheter maintenant plutôt que d'attendre qu'un vendeur veuille bien se présenter.
⚠️ Aucun de ces acteurs ne te vise personnellement, et la plupart ignorent jusqu'à ton existence. Ce qu'il faut en retenir est plus utile qu'une théorie du complot : ils portent des contraintes de taille que tu n'as pas. Un ordre de plusieurs centaines de contrats ne tient pas au meilleur prix, il doit consommer plusieurs niveaux du carnet ou être découpé sur des heures. Ces contraintes laissent des traces lisibles sur un graphique, et c'est tout le sujet de la catégorie sur la structure et la liquidité.
Ce que coûte un aller-retour, avant même d'avoir raison
Tu paies pour entrer et tu paies pour sortir. Le spread est l'écart permanent entre le prix auquel on t'achète et celui auquel on te vend : à la seconde où ta position s'ouvre, tu es déjà en retard de cet écart. La commission s'ajoute sur beaucoup de comptes, le plus souvent proportionnelle au volume traité. Le swap se prélève chaque nuit sur une position gardée, et il peut jouer dans les deux sens.
Le swap mérite une précision, parce qu'il surprend presque tout le monde. Ce n'est pas un frais arbitraire : il reflète l'écart de taux d'intérêt entre les deux éléments de ta position. Sur les changes au comptant, où le règlement intervient à deux jours ouvrés, la nuit du mercredi porte trois jours de swap au lieu d'un, parce qu'elle couvre le week-end à venir. Une position gardée plusieurs semaines paie donc nettement plus que ce que la ligne d'une seule nuit laisse imaginer.
Ces trois lignes semblent dérisoires prises une par une, et l'arithmétique dit l'inverse. Un frottement d'un dixième de pour cent par aller-retour, répété deux cents fois dans l'année, coûte vingt pour cent du capital avant qu'on ait prononcé le mot stratégie. La même méthode, appliquée dix fois dans l'année, en coûte un. Ce n'est pas le coût unitaire qui change, c'est le nombre de fois, et c'est la seule des deux variables que tu décides entièrement.
Mesure ce coût sur ton compte plutôt que sur la brochure. Le chiffre affiché est une moyenne en conditions calmes ; celui qui compte est celui que tu subis à l'ouverture d'une séance ou à la publication d'un chiffre économique, quand l'écart s'élargit d'un coup et que ton ordre au marché part plus loin que le prix que tu regardais.
Un journal de trading sert exactement à cela : additionner ce que tu ne vois pas partir. La plupart des traders découvrent le poids réel de leurs frais le jour où quelqu'un le leur montre en une seule ligne, et cette ligne dépasse souvent leur pire trade de l'année.
Ce que le trading n'est pas
Ce n'est pas un jeu de hasard, parce qu'un jeu de hasard n'offre aucune prise : on n'y choisit ni le moment d'entrer, ni la mise, ni le moment d'arrêter. Ce n'est pas non plus une compétence qui s'acquiert en un mois. C'est une activité de décisions répétées sous incertitude, où le résultat d'une décision isolée n'apprend presque rien.
Cette dernière phrase mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle est contre-intuitive. Un trade gagnant peut venir d'une mauvaise décision qui a eu de la chance. Un trade perdant peut venir d'une décision parfaitement juste sur laquelle le hasard est tombé du mauvais côté. Juger une méthode sur cinq trades revient à juger un dé sur cinq lancers.
La figure ci-dessous montre le phénomène sans un mot de vocabulaire boursier : quatre séries de tirages, un seul et même dé. Sur vingt tirages, les quatre racontent des histoires opposées, dont l'une donne parfaitement l'impression que le dé est truqué. Rien n'a changé dans le processus entre les quatre séries, absolument rien.
Voilà pourquoi tout le programme insiste sur le processus plutôt que sur le résultat. Le résultat d'un trade ne t'appartient pas, il appartient au marché. La qualité de la décision t'appartient entièrement, elle se note avant de connaître l'issue, et c'est la seule chose sur laquelle tu peux progresser volontairement.
La conséquence pratique est sévère : ne change rien à ta méthode avant d'avoir un échantillon qui veut dire quelque chose. Cinquante trades comparables, pris dans des conditions comparables, constituent un minimum, et c'est déjà peu. Modifier une règle après trois pertes n'est pas de l'adaptation, c'est du bruit ajouté à du bruit.
Par où commencer, et pour combien de temps
Le dernier point de cette leçon est celui qu'on suit le moins et qui rapporte le plus : choisis un instrument et reste dessus plusieurs mois.
Chaque marché a ses horaires, sa volatilité habituelle, ses réactions propres aux annonces, ses pièges de fin de séance. Ce sont des choses qui ne s'apprennent qu'en regardant longtemps la même chose. Un trader qui change d'instrument toutes les deux semaines repart de zéro toutes les deux semaines : il accumulera des heures d'écran, jamais de l'expérience.
Le choix compte moins que la constance. Un instrument très échangé, dont les heures actives correspondent à celles où tu es réellement disponible, suffit largement. Ajoute une seule contrainte : que sa plus petite taille de position te permette de risquer un montant qui ne t'empêche pas de dormir. Un marché dont le plus petit lot possible est déjà trop gros pour ton compte n'est pas ton marché, quel que soit son intérêt par ailleurs.
L'exercice de ce soir tient en trois lignes sur une feuille. Écris le nom exact de l'instrument que tu suis. Écris qui te paie si tu as raison. Écris ce que t'a coûté ton dernier aller-retour, spread et commission compris, exprimé en pour cent de la position. Si l'une des trois lignes reste vide, tu viens de trouver ta prochaine heure de travail.
La leçon suivante détaille comment ouvrir un compte et poser un premier ordre sans se tromper de bouton. Celle d'après explique ce qui fait réellement bouger un prix, et pourquoi une bonne nouvelle peut faire baisser un marché.
Ce qu'il faut retenir
- Trader, c'est vivre de l'écart entre deux prix. Investir, c'est vivre de ce que l'actif produit. Les deux sont légitimes, les outils ne sont pas les mêmes.
- On gagne en achetant bas puis en vendant haut, ou en vendant haut puis en rachetant bas. Le second sens n'a aucun plafond de perte au-dessus de lui.
- Une action se possède, un CFD est une créance sur ton courtier, un contrat à terme passe par une chambre de compensation.
- Sache toujours qui te paie si tu as raison, ce qui arrive si cette contrepartie fait défaut, et ce qui arrive si personne ne veut te racheter.
- Ce qui sépare vraiment les quatre familles de marchés, c'est le nombre d'heures pendant lesquelles ta position vit sans que tu puisses agir.
- Les gros acteurs ne te visent pas. Ils portent des contraintes de taille que tu n'as pas, et ces contraintes laissent des traces lisibles.
- Le spread est le prix de l'immédiateté, nommé ainsi par Harold Demsetz en 1968. Le frottement se compte à l'année, jamais au trade.
- Le résultat d'un trade ne t'appartient pas, la qualité de la décision oui. Un échantillon de cinq trades ne juge rien du tout.
Pour aller plus loin
Ces articles du blog creusent les notions de cette leçon, un sujet par article.