En 1929, Jesse Livermore parie sur la chute de Wall Street. La presse lui prête alors des millions de gains, la légende dira cent millions : aucun document d'époque ne confirme ce chiffre. Ce qui est établi, c'est la suite : moins de cinq ans plus tard, il dépose le bilan. Il connaissait pourtant les règles du métier mieux que personne, au point de les écrire. Sa vie reste le cas d'école le plus net de l'écart entre ce qu'un trader sait et ce qu'il fait.

Le nom de Livermore revient dès qu'on parle de psychologie du trading, presque toujours à travers les Mémoires d'un spéculateur, le récit qu'Edwin Lefèvre a tiré de sa vie, paru en feuilleton en 1922 puis en livre en 1923. On le cite pour ses phrases, on retient moins sa trajectoire. C'est pourtant elle qui enseigne le plus : un garçon qui battait déjà les officines de Boston à quinze ans, qui a refait fortune à plusieurs reprises à Wall Street, et qui a fini par perdre contre lui-même.

Cet article s'appuie sur la presse de l'époque quand elle existe, sur le récit romancé de 1923 et sur le livre que Livermore a signé en 1940. Il signale ce qui relève de la légende, met ses règles en face de ses actes, et en tire ce qui sert à un trader d'aujourd'hui. Les montants sont en dollars de l'époque.

En brefJesse Livermore (1877-1940) est l'un des spéculateurs américains les plus célèbres du début du XXe siècle. Garçon de tableau vers 14 ans dans une maison de courtage de Boston, il devient millionnaire pendant la panique de 1907, reperd cette fortune sur le coton, dépose le bilan en 1915, se refait, puis passe pour le grand gagnant du krach de 1929. Les cent millions de dollars qu'on lui prête ne figurent dans aucun document d'époque. Il dépose de nouveau le bilan en 1934 et met fin à ses jours en 1940. Ses règles (suivre la ligne de moindre résistance, couper ses pertes, laisser courir ses gains, refuser les tuyaux) sont toujours enseignées. Sa vraie leçon est psychologique : il savait quoi faire et ne l'a pas toujours fait.

Qui était Jesse Livermore ?

Jesse Lauriston Livermore naît en 1877 à Shrewsbury, dans le Massachusetts, le 26 juillet selon les sources disponibles, dans une famille de fermiers pauvres. Il commence à travailler vers quatorze ans, à peine sorti de l'école primaire, comme garçon de tableau dans une maison de courtage de Boston, Paine, Webber & Co. selon le magazine Time du 9 décembre 1940. Il reporte à la craie, sur le grand tableau de la salle des clients, les cours qu'un client lit à voix haute près du téléscripteur. Ses biographes racontent que son père l'avait retiré de l'école pour la ferme et que sa mère l'avait aidé à partir. Aucun document ne le confirme, et le récit de 1923 le montre au contraire rentrant chez ses parents après le travail.

Tout commence là. À force d'écrire les prix, il remarque qu'ils ne bougent pas au hasard et que certaines séquences annoncent souvent la suite. Selon les Mémoires, et selon son propre livre de 1940, il consigne ses observations dans un petit carnet, bien avant d'oser trader : il y note ce qu'une action devrait faire les jours suivants, puis vérifie. Ce carnet est, au fond, son premier journal de trading. Le détail compte pour la suite : l'homme qui a tant perdu contre ses propres règles avait commencé par compter ses prévisions justes et fausses, avec une rigueur de comptable.

Le « Boy Plunger » des bucket shops

Vers quinze ans, il réalise son premier gain : 3,12 dollars, sa part d'un pari sur cinq actions du Chicago, Burlington and Quincy, pris à moitié avec un autre garçon de bureau dans un bucket shop. Il le raconte lui-même dans How to Trade in Stocks (1940). Ces officines, très nombreuses à l'époque, n'achetaient aucune action. On y pariait sur le prix affiché au tableau, avec une mise minuscule, et la position était soldée d'office dès que la mise était perdue. Une sorte de casino adossé à la Bourse.

Livermore y excelle au point de quitter son emploi, vers quinze ans. Au même âge, raconte-t-il, il pose devant sa mère ses mille premiers dollars, gagnés en quelques mois. Toujours selon ses souvenirs, les officines de Boston, lassées de perdre, le surnomment le « Boy Plunger », le petit flambeur, puis refusent ses ordres. Vers vingt ans, il dit avoir amassé dix mille dollars, une fortune pour un fils de fermier, avant d'en rendre l'essentiel aux officines en tradant sans arrêt.

Le premier piège est déjà là, et il ne le voit pas. Sa méthode est taillée pour un faux marché, où l'on exécute au prix affiché, sans attente ni glissement. Quand il s'installe à New York, au tournant du siècle, avec 2 500 dollars, pour trader de vraies actions chez un vrai courtier, elle cesse de marcher : ses ordres passent plus tard, à d'autres prix. En moins de six mois, selon son récit, il a tout perdu. Lefèvre lui fait dire : « Je croyais battre le jeu, alors qu'en réalité je ne battais que l'officine. » Une stratégie qui gagne dans un environnement protégé peut perdre dans le vrai. C'est toute la distance qui sépare un backtest d'un test en conditions réelles.

De 1901 à 1907 : ruiné, puis millionnaire

Les débuts new-yorkais sont brutaux, et pour ces années-là, la seule source est le récit qu'en donne Reminiscences of a Stock Operator, le texte original des Mémoires. Ruiné une première fois, Livermore emprunte quelques centaines de dollars à son courtier et part se refaire, sous un faux nom, dans les bucket shops de Saint-Louis. Le livre donne à ce courtier un nom d'emprunt. Un annotateur moderne y voit Edward F. Hutton, alors jeune courtier à New York, sans preuve. De retour pendant le boom de 1901, Livermore porte son compte à près de cinquante mille dollars, en partie grâce au Northern Pacific. Le 9 mai 1901, il voit la panique venir et vend à découvert. Il a raison sur la direction, et il perd tout : le téléscripteur a un tel retard que ses ordres s'exécutent une vingtaine de points sous le prix qu'il lisait. La leçon n'est pas une affaire de levier mais d'exécution : avoir raison sur le marché ne suffit pas.

Au printemps 1906, en vacances à Atlantic City, il vend l'Union Pacific à découvert sur une intuition qu'il dit ne pas savoir expliquer. Deux jours plus tard arrive la nouvelle du tremblement de terre de San Francisco. Il renforce alors sa position, cette fois par raisonnement, et dit en avoir tiré 250 000 dollars en quelques jours. Le coup est moins pur qu'il n'y paraît : une autre version, rapportée par le New York Times du 9 septembre 2001, veut qu'il ait vendu sur instruction d'un spéculateur de Boston. Lui-même écrira en 1940 qu'il se méfie toujours de ce que lui souffle son for intérieur et qu'il préfère « la froide formule scientifique ». La suite, on l'oublie souvent : quelques mois plus tard, toujours selon son récit, il a tout reperdu en vendant trop tôt. « J'avais raison, et j'étais ruiné », lui fait dire Lefèvre.

Arrive la panique d'octobre 1907. Le jeudi 24, l'argent disparaît de Wall Street, les cours s'effondrent, et Livermore, vendeur à découvert, voit sa fortune franchir le million de dollars. Il a trente ans. On répète qu'il a gagné un million en une seule journée. Les Mémoires disent autre chose : ses gains ont dépassé le million ce jour-là, alors qu'il possédait déjà plus de 750 000 dollars l'été précédent. Ils racontent aussi qu'un associé de la plus grande banque de la place, jamais nommé, lui fait demander de ne plus vendre ce jour-là. Il avait déjà commencé à racheter, et répond qu'il achètera tout ce qu'il peut porter. La légende en a fait J. P. Morgan en personne. Rien ne le prouve. Selon le même récit, les journaux lui prêtent plusieurs millions, et lui dit en valoir un peu plus d'un. Il s'achète un yacht à vapeur, et Wall Street, écrit Time, lui rend son surnom de Boy Plunger.

1908 : le coton et l'avis d'un autre

L'année suivante commence par un succès. En mai 1908, il gagne sur le coton, un marché qu'il dit pratiquer depuis longtemps, et des journaux le surnomment le « roi du coton ». Puis il commet l'erreur qu'il passera le reste de sa vie à dénoncer. Theodore Price, le spéculateur en coton le plus en vue de l'époque, s'associe à lui dans un pool haussier. Livermore racontera plus tard qu'il était vendeur d'après sa propre lecture du marché, et qu'il s'est laissé convaincre du contraire. Le 20 août 1908, le pool s'effondre. Un reporter lui rapporte les pertes que la rumeur lui attribue. Sa réponse paraît dans le New York Times du 21 août 1908 : « Je tiens mes propres livres, et je ne les publie pas pour Wall Street. » La presse chiffre sa perte à près d'un million de dollars, son propre récit parle des neuf dixièmes de sa mise. Un journal de Boston rapporte la rumeur que Price avait déjà retourné sa position. Livermore, lui, ne l'en a jamais accusé.

Les Mémoires racontent l'épisode sous le nom de Percy Thomas, où l'édition annotée de 2010 reconnaît Price, et Livermore n'y accuse que lui-même. C'est au cœur de cette affaire qu'ils placent la faute la plus parlante : portant à la fois du blé gagnant et du coton perdant, il vend le blé et garde le coton, auquel il ajoute pour soutenir le cours. « Le coton me montrait une perte, et je l'ai gardé. Le blé me montrait un gain, et je l'ai vendu », lui fait dire Lefèvre. Couper le gagnant, nourrir le perdant, c'est l'inverse exact de la règle énoncée dans le même passage : toujours vendre ce qui montre une perte et garder ce qui montre un gain. Renforcer une position qui va contre soi transforme une erreur en désastre, la même mécanique que celle de la revanche contre le marché, bien avant qu'on lui donne un nom.

Il en tire une règle qu'il répétera jusque dans son livre de 1940 : ne jamais trader sur l'avis de quelqu'un d'autre. Les Mémoires précisent le danger, qui n'est pas seulement le tuyau glissé à l'oreille mais la force de conviction d'un esprit brillant. « Personne ne gagne gros en faisant ce qu'un autre lui dit de faire », y lit-on. Un conseil, même venu d'un expert, est un trade dont tu n'as pas fait l'analyse, donc un trade dont tu ne sais pas quand sortir.

1915 : la faillite, puis le retour

Le coton de 1908 ne le ruine pas d'un coup. À l'été 1909, vendeur à découvert sur le coton et sur le blé, il se trompe de nouveau. Une dépêche reprise par plusieurs journaux, dont la Stevens Point Gazette du 11 août 1909, annonce qu'il est fauché et que son nom a été effacé de la porte de son courtier. Suivent, selon son récit, quatre années maigres, de 1911 à 1914, pendant lesquelles il s'endette. Le 17 février 1915, il dépose le bilan, rapporte le New York Times du 18 février 1915 : 102 474 dollars de dettes déclarées, plus d'un million selon lui. C'est sa première faillite officielle.

Il ne disparaît pas pour autant. Dès 1915, puis surtout en 1916, les valeurs dopées par les commandes de guerre le remettent à flot. Son livre de 1940 raconte le trade du retour : il attend trois semaines, achète Bethlehem Steel le 8 avril 1915, quand le titre approche de 100, et le voit toucher 117 le jour même. Le 10 janvier 1917, il annonce avoir remboursé deux millions de dollars de dettes dont la faillite l'avait pourtant libéré, rapporte l'Atlanta Constitution du 11 janvier 1917. « Je ne suis plus un joueur », déclare-t-il alors, selon le Lowell Sun du 11 janvier 1917. Six semaines plus tard, à Palm Beach, le New York Times du 24 février 1917 signale qu'il vient d'acheter une émeraude montée en bague, payée, dit-on, 120 000 dollars.

En décembre 1918, il épouse en secondes noces Dorothy Wendt, que Variety du 6 décembre 1918 présente comme une showgirl et chanteuse de cabaret. Ils auront deux fils, Jesse Jr., né en 1919, et Paul. Ses biographes en ont fait une danseuse des Ziegfeld Follies : aucun des journaux d'époque consultés ne le dit.

Cette capacité à se relever fait partie de sa légende, et elle est réelle. Elle a aussi un revers : à chaque retour, le train de vie revient avec la fortune, et le goût du coup énorme avec lui. Cette fois pourtant, il prend une précaution. Les Mémoires lui font dire qu'il a placé de l'argent en rentes, puis en fiducie pour sa femme et son fils, hors de sa propre portée : « Ma femme et mon enfant sont à l'abri de moi. »

1929 : la légende des cent millions

C'est l'épisode le plus célèbre de sa vie, et le plus mal compris. Pendant la hausse des années vingt, il avait déjà parié sur la baisse, trop tôt, et y avait laissé une grande partie de sa fortune. À l'automne 1929, il revient vendeur. Le New York Times du 20 octobre 1929 rapporte ce qui se dit à Wall Street : Livermore vendrait à découvert depuis plus d'un mois, à la tête d'un groupe de baissiers, et ses profits, « si l'on peut ajouter foi aux histoires » qui circulent, se chiffreraient en millions. Le lendemain, il dément par un communiqué que publie le New York Times du 22 octobre 1929 : « Il est très stupide de penser qu'un individu ou un groupe d'individus pourrait provoquer artificiellement une baisse de la Bourse dans un pays aussi vaste et aussi prospère que les États-Unis. »

Le marché s'effondre quand même, et le public a trouvé son coupable. Livermore reçoit des menaces de mort et engage comme garde du corps un ancien policier, selon le New York Times du 21 décembre 1929. C'est là que naît le chiffre des cent millions de dollars. Aucun journal de l'époque ne le donne. Il n'apparaît qu'une soixantaine d'années après sa mort, dans une biographie sans notes que le New York Times du 9 septembre 2001 juge inutilisable pour qui s'intéresse à l'histoire de Wall Street. Et selon une dépêche de l'Associated Press publiée par le Lincoln Star du 29 novembre 1940, Livermore a déclaré sous serment que son gain sur une seule opération n'avait jamais atteint cinq millions de dollars.

Ce que montrent les archives est tout autre. Le 12 novembre 1929, trois semaines après le krach, il déclare au New York Times que les grandes valeurs sont tombées trop bas. Le New York Times du 13 novembre 1929 titre : « Livermore Now a Bull », Livermore désormais acheteur. Le marché rebondit jusqu'au printemps 1930, puis baisse pendant plus de deux ans, jusqu'à l'été 1932. Pour un acheteur, c'est un drawdown que peu de comptes supportent. L'homme dont la première règle était de suivre la tendance a acheté dans un marché baissier. Le magazine Time du 9 décembre 1940 résumera l'affaire : on a raconté que Livermore avait brisé le marché, « en réalité, c'est le marché qui l'a brisé ».

1934 : de nouveau en faillite

Sa ruine a une explication, donnée par son propre avocat en 1934 : la baisse des cours du printemps 1930, puis celle de l'été 1932. Il était redevenu acheteur. S'y ajoutent des arriérés d'impôts et une vie privée qui se défait. Dorothy obtient le divorce à Reno le 16 septembre 1932, selon une dépêche de l'Associated Press publiée par le St. Louis Post-Dispatch du 17 septembre 1932. L'arrangement financier est conclu hors tribunal et son montant n'a jamais été publié : les dix millions de dollars qu'on lit partout ne reposent sur aucun document d'époque. Neuf mois plus tard, le domaine de Great Neck, qui appartient alors à Dorothy et que la presse estimait à 1,35 million de dollars, est vendu aux enchères 168 000 dollars pour payer ses créanciers à elle, rapporte le New York Times du 29 juin 1933.

En mars 1933, Livermore se remarie avec Harriet Metz Noble, une cantatrice d'Omaha. En décembre, il disparaît un après-midi entier. Sa femme alerte la police, les journaux parlent d'enlèvement, et il réapparaît le lendemain après une nuit à l'hôtel, l'esprit vide. Son médecin, cité par Time du 1er janvier 1934, parle d'amnésie et de dépression nerveuse.

Le 5 mars 1934, il dépose le bilan, selon la dépêche de l'Associated Press publiée par l'Atlanta Constitution du 6 mars 1934 : 2 259 212 dollars de dettes pour 184 900 dollars d'actifs, dont 150 000 dollars d'assurance-vie. Il est aussitôt suspendu du Chicago Board of Trade. Les journaux parlent de sa quatrième faillite, parce que ses avocats comptent trois échecs antérieurs, tous remboursés. Devant un tribunal, c'est la deuxième, après celle de 1915. Time du 19 mars 1934 écrit qu'à 56 ans, il est revenu là où il avait commencé à 16. Fin novembre 1935, un drame familial fait la une des journaux : en Californie, au cours d'une dispute, Dorothy blesse par balle leur fils aîné, seize ans, rapporte le Washington Post du 30 novembre 1935. Il survit, et témoignera que c'était un accident. Livermore, lui, se refait en partie : en 1937, il règle plus de 800 000 dollars d'arriérés d'impôts, selon le New York Times du 1er avril 1937.

Jesse Livermore photographié en novembre 1940, l'année de son seul livre (photo de presse Acme, domaine public).
Jesse Livermore photographié en novembre 1940, l'année de son seul livre (photo de presse Acme, domaine public).

Ce qu'il savait : les règles de Livermore

Le 3 mai 1940 paraît How to Trade in Stocks, le seul livre signé de son nom, traduit en français sous le titre Gagner en Bourse avec Jesse Livermore. Il y expose une méthode que les Mémoires laissaient deviner. Voici les principes qui reviennent dans les deux livres, ceux que les traders citent encore un siècle plus tard. Une précaution de lecture : ce qui vient des Mémoires lui est attribué par Lefèvre, ce qui vient du livre de 1940 est écrit de sa main.

Les pires ennemis du spéculateur le minent toujours de l'intérieur. Espérer et craindre, c'est inséparable de la nature humaine. Quand le marché va contre vous, vous espérez que chaque jour sera le dernier, et vous perdez plus que vous n'auriez dû [...]. Et quand le marché va dans votre sens, vous avez peur que le lendemain emporte votre gain, et vous sortez, trop tôt. (Edwin Lefèvre, Reminiscences of a Stock Operator, chapitre X, traduction Tradoshi)

Ce passage décrit le couple de l'espoir et de la peur, proche de ce qu'on appelle aujourd'hui la peur et la cupidité : l'espoir fait garder les perdants, la peur fait couper les gagnants. Le texte est de Lefèvre, mais Livermore a repris l'idée de sa main en 1940 : faire entrer l'espoir et la peur dans la spéculation, écrit-il, c'est risquer de les confondre et de mettre chacun à la place de l'autre. Le savoir ne l'en a pas protégé.

Ce qu'il faisait : le grand écart

Mis bout à bout, les épisodes de sa vie dessinent un motif sans mystère. Livermore ne perdait pas parce qu'il ignorait quoi faire. Il perdait dans les moments où ses émotions passaient devant ses règles, et ces moments tombaient souvent juste après une grande victoire. Il le reconnaît lui-même en 1940 : « Je suis humain, et sujet aux faiblesses humaines. Comme tous les spéculateurs, j'ai laissé l'impatience prendre le pas sur le bon jugement. »

Sa règleCe qu'il a faitQuand
Ne risquer qu'une part limitée de son capital sur une seule opérationVend à découvert sur la foi d'un téléscripteur en retard et perd, selon son récit, les cinquante mille dollars de son compte en une journée1901
Attendre que le marché confirme avant d'entrerD'après les Mémoires, vend trop tôt, se fait balayer par les rebonds et finit ruiné alors qu'il avait raison sur la direction1906
Ne jamais trader sur l'avis d'un autre, vendre ce qui perd, garder ce qui gagneSur le coton, abandonne sa propre lecture pour celle de Theodore Price, garde la position perdante, y ajoute, et vend son blé gagnant1908
Suivre la ligne de moindre résistanceSe déclare acheteur trois semaines après le krach. Son avocat attribuera sa ruine aux baisses de 1930 et de 19321929
Retirer la moitié de ses gainsLe fait par périodes, puis cesse. Il l'écrit en 1940 : « Je regrette seulement de ne pas l'avoir suivie tout au long de ma carrière »Toute sa carrière

Le moment le plus dangereux est le lendemain de chaque victoire. Après 1907, et après un premier coup réussi sur le coton, il abandonne sa propre lecture de ce marché pour celle d'un esprit qu'il juge brillant. Après octobre 1929, alors que tout le pays le tient pour le grand gagnant du krach, il se déclare acheteur. Il l'écrit lui-même en 1940 : après une période de succès, il y a toujours la tentation de devenir négligent, ou trop ambitieux. Le grand gain est l'instant où un trader se sent le plus fort, et c'est aussi celui où il est le plus près de casser ses propres règles, en grossissant sa taille ou en forçant sur le levier.

Il y a enfin ce que ni les règles ni la discipline ne couvrent. En décembre 1933, son médecin parlait déjà de dépression nerveuse, à une époque où l'on n'en disait guère plus. Ses biographes décrivent de longues périodes de dépression. Les documents de l'époque montrent au moins un homme qui avait craqué une première fois, sept ans avant sa mort. Aucune méthode ne protège quelqu'un qui n'est plus en état de l'appliquer.

Cinq leçons pour un trader d'aujourd'hui

1. Écrire ses règles ne suffit pas

Livermore avait ses règles en tête, et même sur papier. Ce qui lui manquait, c'était un moyen de voir, jour après jour, à quel point il s'en écartait. C'est le rôle d'un journal de trading : pas seulement noter ses trades, mais mesurer le respect de ses règles de trading. Dans Tradoshi, c'est le travail du score de discipline, qui vérifie chaque jour si tu as suivi tes propres règles et montre ce que tes journées disciplinées rapportent de plus. Un écart que tu vois en chiffres est un écart que tu peux corriger.

2. Méfie-toi de toi juste après un gros gain

Plusieurs de ses ruines ont germé au lendemain d'une victoire : 1906 après le séisme, 1908 après la panique, 1930 après le krach. Après une très bonne série, réduis ta taille plutôt que de l'augmenter, et relis tes règles avant le trade suivant. Le surtrading d'après victoire coûte autant que celui d'après perte, il est seulement plus agréable.

3. Un conseil est un trade que tu n'as pas analysé

Un signal acheté sur un canal, l'avis d'un ami, la conviction d'un influenceur : tout cela, c'est le coton de 1908. Les Mémoires le disent en une phrase : « Si j'achète des actions sur le tuyau de Smith, il faudra que je les vende sur le tuyau de Smith. » Si tu ne sais pas pourquoi tu es entré, tu ne sauras pas quand sortir. La seule façon de suivre une idée venue d'ailleurs est de la passer au crible de ta propre méthode, puis de l'assumer comme ton trade, avec ton stop.

4. Sépare ta vie de ton compte

Livermore conseillait de retirer la moitié de chaque gain, et il l'a fait par périodes : des rentes, puis un fonds de 100 000 dollars au nom de chacun de ses fils, que la faillite de 1934 a fait apparaître. Ce qu'il avait mis hors de sa propre portée a tenu. Le reste est reparti au marché : en décembre 1940, sa succession est évaluée à moins de 10 000 dollars, selon la dépêche de l'Associated Press publiée par le St. Louis Post-Dispatch du 6 décembre 1940. Retirer régulièrement une partie de tes gains, garder une épargne qui ne sert jamais de marge, et connaître ton risque de ruine sont des règles ennuyeuses. Ce sont elles qui t'épargnent sa trajectoire.

5. Ta santé mentale fait partie de ta gestion du risque

Le stress, la fatigue, le chagrin ou le découragement abîment les décisions bien avant qu'on s'en aperçoive. Les traders qui durent s'arrêtent quand ils ne sont pas en état, comme un pilote qui ne vole pas malade. Noter ton état émotionnel à côté de tes trades permet de voir, chiffres à l'appui, ce que ton humeur coûte à ton compte.

Les livres : Mémoires d'un spéculateur et Gagner en Bourse

Reminiscences of a Stock Operator, du journaliste Edwin Lefèvre, paraît d'abord en feuilleton à partir du Saturday Evening Post du 10 juin 1922, puis en livre à l'été 1923. Il raconte la vie de Livermore sous le nom de Larry Livingston, et la dédicace donne la clé : « To Jesse Lauriston Livermore ». C'est un récit romancé, présenté comme une série d'entretiens : noms changés, chronologie resserrée, héros rajeuni. Une phrase qui en vient est donc attribuée à Livermore par son biographe, ce n'est pas une parole enregistrée. Il reste, un siècle plus tard, l'un des livres les plus lus par les traders. Sa traduction française s'intitule Mémoires d'un spéculateur (Valor, traduction d'Éric Pichet).

How to Trade in Stocks est le seul livre signé par Livermore lui-même. Il paraît le 3 mai 1940, selon le catalogue du copyright de la Bibliothèque du Congrès, moins de sept mois avant sa mort, et ne rencontre son public que bien après. On le trouve en français sous le titre Gagner en Bourse avec Jesse Livermore (Valor, 2011), annoté par Richard Smitten. Les éditions récentes remaniées par Smitten ajoutent des chapitres au texte de 1940 : seule l'édition d'origine fait foi pour une citation. Si tu ne dois en lire qu'un, commence par les Mémoires : c'est un récit, et ses leçons de psychologie s'y lisent sans effort. D'autres classiques figurent dans notre sélection des meilleurs livres de psychologie du trading.

Sa fin, en 1940

Le jeudi 28 novembre 1940, Jesse Livermore met fin à ses jours à l'hôtel Sherry-Netherland, à Manhattan, à 63 ans, cinq ans presque jour pour jour après le drame qui avait frappé son fils. On lit souvent que c'était le jour de Thanksgiving : à New York, cette année-là, la fête avait eu lieu une semaine plus tôt, comme le rappellent les Archives nationales américaines. Il laisse à sa femme Harriet huit petites pages d'un carnet. La police n'en publie que quelques phrases, reprises par l'Associated Press dans le Salem News du 29 novembre 1940 et par Time du 9 décembre 1940 : il est las de se battre, il est un échec. L'homme dont l'habileté était, selon la dépêche, une légende de Wall Street se jugeait ainsi.

Son histoire ne se résume pas à cette fin, et elle ne doit pas se lire comme une fatalité du trading. Elle rappelle seulement que la pression d'un compte ne s'arrête pas à la clôture. Si tu traverses une période sombre, liée ou non à tes trades, parles-en à quelqu'un. En France, le 3114, numéro national de prévention du suicide, répond jour et nuit, gratuitement.

Questions fréquentes

Qui était Jesse Livermore ?

Jesse Lauriston Livermore (1877-1940) était un spéculateur américain, tenu pour l'un des plus grands traders de l'histoire. Il a commencé vers 14 ans comme garçon de tableau à Boston, est devenu millionnaire pendant la panique de 1907 et a déposé le bilan deux fois, en 1915 et en 1934. Les cent millions de dollars qu'il aurait gagnés pendant le krach de 1929 ne figurent dans aucun document d'époque.

Combien Jesse Livermore a-t-il gagné en 1929 ?

Personne ne le sait. La légende dit cent millions de dollars, mais aucun journal de 1929 ne donne ce chiffre : le New York Times parle de profits « en millions », au conditionnel. Trois semaines après le krach, Livermore se déclarait acheteur, et le magazine Time écrira en 1940 que le krach l'avait, en réalité, brisé.

Comment Jesse Livermore a-t-il perdu sa fortune ?

Son avocat l'a expliqué en 1934 : la baisse des cours du printemps 1930, puis celle de l'été 1932, alors qu'il était redevenu acheteur. Le 5 mars 1934, il dépose le bilan avec 2 259 212 dollars de dettes pour 184 900 dollars d'actifs. C'est son deuxième dépôt de bilan, et la quatrième fois que la presse le dit ruiné.

Quelle était la stratégie de Jesse Livermore ?

Sa méthode consistait à suivre la tendance : attendre que le prix franchisse un point pivot pour entrer dans le sens de la ligne de moindre résistance, couper vite ses pertes, n'ajouter qu'aux positions gagnantes et les laisser courir, sans écouter les conseils extérieurs. Il a reconnu lui-même, en 1940, ne pas l'avoir toujours suivie.

Quel livre de Jesse Livermore lire ?

Mémoires d'un spéculateur, le récit romancé d'Edwin Lefèvre, paru en feuilleton en 1922 puis en livre en 1923, pour l'histoire et la psychologie. Gagner en Bourse avec Jesse Livermore, traduction de How to Trade in Stocks (1940), pour sa méthode, écrite de sa main.

Quelle est la citation la plus connue de Jesse Livermore ?

« Il n'y a rien de nouveau à Wall Street », phrase que son biographe Edwin Lefèvre lui prête dans les Mémoires d'un spéculateur : la spéculation est vieille comme le monde, et ce qui arrive aujourd'hui en Bourse est déjà arrivé et arrivera encore. Livermore l'a redit de sa main en 1940 : rien de nouveau n'arrive jamais dans le métier de spéculer.

Comment est mort Jesse Livermore ?

Il a mis fin à ses jours le 28 novembre 1940 à New York, à 63 ans, ruiné et à bout de forces : sa lettre dit qu'il est las de se battre.

Ouvrages et presse d'époque